[creation site internet] [creation site web] [logiciel creation site] [MOOC]
[]
[]
[]
[]
[]
[]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Présentation]
[MOOC - Inscription]
[Mémoires des esclavages]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace CIRESC]
[MOOC - Espace CNMHE]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]
[]
[MOOC - Programme]
[MOOC - Espace MCTM]
[MOOC - Espace MCTM]

CNRS - Passages - Sciences Po Bordeaux - FMSH

Et on l'aura donc bien compris : le fictionnel n'est pas ici l'illusoire et ne s'apparente à aucune fuite complaisante dans la seule fantaisie de l'imaginaire : il s'agit de fixer la représentation, fondée du reste sur une approche historique, rehaussée d'une volonté d'identification. C'est en cela que le terme de "rêve" peut être trompeur, car c'est en somme une démarche, une sorte de méthodologie qui est à l'epreuve dans ces pages où, après s'être identifié à d'Esnambuc débarquant en Martinique en 1635, le 'Moi-Africains" va fournir le motif d'une identification à la traite et à l'esclavage - une identification dans laquelle le rôle de la parole littéraire est essentielle, étant considérée à la fois comme réceptacle et comme vecteur de la mémoire :

"Il pensait au vieil esclave. Ce plus fidèle d'entre les fidèles, qui lui avait voué l'essentiel de sa vie. Trahison. Il ne comprenait pas cette fuite. le vieil esclave l'avait vu naître, avait même eu pour lui des gestes de tendresse. Lui avait appris le dressage des chevaux, initié aux secrets des fruits jaunes et des coqs de combat. le vieux-nègre ne lui avait jamais parlé, peut-être souri parfois, il s'était contenté d'être là, tel un solage d'époque pionière. Le Maître ne savait plus si son père l’avait acheté des griffes d’un négrier, ou s’il avait levé sur cette Habitation. Il n'avait pas l'étrangeté des nègres-bossales, ni le familier des nègres-créoles. Il avait toujours été là. on l'appelait Fafa, ou Vieux-sirop, sans trop savoir pourquoi. Il n'avait eu ni femme ni donné un enfant. N'avait jamais suivi les sermons de l'abbé, ni mendié le baptême oul'hostie, ni porté les bottes défaites ou les chapeaux usés. À la mort du Père - le Maître s'en souvenait soudain - le vieil esclave n'était pas apparu aux chants de la veillée.Il avait creusé la tombe sans le chagrin-spectacle des nègres domestiques. quand la madame agonisa (la Madame-Maîtresse, une vieille Normande très charitable, qui soignait bien ses nègres), le vieux-bougre n'avait pas pris sommeil au bas de la Grand-case, ni poussé les complaintes qui attristèrent les cases qans elle rendit le souffle. Evidence : le Maître ne voyait de lui, aux intimes souvenirs, qu’un visage de papaye et d’ennui, une grande ombre insonore à moitié hors du monde, une grande bête silencieuse. Pourtant, aucune haine en lui. Ni menace. Ni danger. Mais pas d'acceptation. Cétait cela. Le vieux-nègre n'avait pas accepté ce qu'on faisait de lui. Jamais. On lui avait pourtant tout donné, les faveurs et les grâces. Il n'avait pas été esclave, non, mais un vieux compagnon. oui, ça même, un très vieux compagnon. On l'avait aimé. trahison ! C'était une trahison". (Patrick Chamoiseau, L'esclave vieil homme et le molosse, op. cit., p. 106-107)

Tout est dit et superbement synthétisé ici : narration plurielle et enjeu mémoriel mêlés, car l'écrivain crée en l'occurence, ou plutôt restitue en une parole qui lui est "parvenue", pour ce collectif submergé "par ce nœud de mémoires qui nous âcre d'oublis et de présences hurlantes", en somme pour renouer les fils de cette mémoire éclatée par la parole, par l'écrit et sa représentation. Se plaçant "dans l'axe d'une source dont le jaillisement encore irrésolu manque à cette soif qui nous habite, irrémédiable", son récit opère dans cette épaisseur des présences à restituer, et qui sont celles de cette histoire singulière et tragique de l'esclavage, de l'habitation et de son système déshumanisant, de ces stratégies de résistances verticales et latérales. C'est cet ensemble qui se nomme mémoire et dont se saisit ce roman, dans sa fulgurance narrative. Tout doit agir dans ces pages, comme ce "jallissement encore irrésolu" que la littérature, celle de Glissant et celle de Chamoiseau quand elle convoque le passé esclavagiste, accompagne, déploie et accore. La réception de l'ouvrage par la critique et par le lectorat de Chamoiseau (sans cesse accru) a du reste bien saisi cet enjeu et cette méthode tout à la fois. Et tout dans ce roman (dont l'étude fidèle reléverait de proportions bien amples) sera accordé à la substance de cet enjeu, sans que la narration ne devienne pour autant "édifiante" dans le sens de quelque roman à thèse. Le mémoriel n'est donc pas ici un militantisme, il est, dans la fiction elle-même, une élucidation des éléments de la servitude, de la révolte, de la répression qui occupent la société d'habitation. L'élucidation, pour n'être pas réductible à un propos militant ou édifiant, se devait donc de se départir de toute image préconçue, pour déboucher sur cette sorte de parole clé ou sera livrée finalement le ressort éthique du marronnage de ce vieil esclave silencieux et qui incarnait la force muette, parmi les siens - et cette parole adviendra au moment du questionnement du maître, en chasse de sa proie comme le molosse (dont il est dit - si sompteusement - p. 51 : "Il est l'âme désemparée du Maître. Il est le double souffrant de l'esclave."). Une parole où se love un intertexte persien explicite qui me ravit et dont j'avais eu l'occasion d'étudier ailleurs l'agencement :

"Les histoires d'esclavage ne nous passionnent guère. Peu de littérature se tient à ce propos. Pourtant, ici, terres amères des sucres, nous nous sentons submergés par ce nœud de mémoires qui nous âcre d'oublis et de présences hurlantes. À chaque fois, quand elle veut se construire, notre parole se tourne de ce côté-là, comme dans l'axe d'une source dont le jaillisement encore irrésolu manque à cette soif qui nous habite, irrémédiable. Ainsi, m'est parvenue l'histoire de cet esclave vieil homme. Une histoire à grands sillons d'histoires variantes, en chants de langue créole, en jeux de langue française. Seules de proliférantes mémoires pourraient en suivre les emmêlements. Ici, soucieux de ma parole, je ne saurais aller qu'en un rythme léger flottant sur leurs musiques." (Patrick Chamoiseau, L'esclave vieil homme et le molosse, op. cit., p. 17-18)

Certes donc, une maestria énonciative, une amorce en puissance sereine, tel en un conte. Certes. Mais prenons bien garde au propos, qui tient son ancrage dans l'enjeu de la représentation, de la restitution de ce "temps de l'esclavage dans les isles-à-sucre", et qui place ce récit annoncé (telle la chronique de Garcia Marquez) du "boucan de vie" qui va irriguer le marronnage. L'enjeu conditionne le récit, en un sens non déterministe, mais "programmatique" au meilleur sens du terme, en cohésion avec Écrire en pays dominé. C'est pourquoi en cette amorce du chant (l'appellation est légitime) cet enjeu est rappelé, et c'est celui de la restitution mémorielle, à l'encontre de l'occultation de la mémoire que déjà contrecarrait la première époque de Texaco, et ce qui suit justement dans cette amorce :

"Du temps de l'esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à spectacle. Il était amateur de silence, goûteur de solitude. C'était un minéral de patience immobile. Un inépuisable bambou. On le disait rugueux telle une terre du Sud ou comme l'écorce d'un arbre qui a passé mille ans. Pourtant, la Parole laisse entendre qu'il s'enflamma soudain d'un tel boucan de vie." (Patrick Chamoiseau, L'esclave vieil homme et le molosse, op. cit., p. 17)

Ces enjeux ne tardent d'ailleurs pas à apparaître à tout lecteur simplement attentif à ce puzzle fermé qui se met en place d'emblée dans ce roman, entre le vieil esclave qui, même après une vie entière de silence dans l'asservissement, se rèvèle être un insoumis ontologique qui va prendre la décision ultime de la fuite, de la dissidence, rompant net avec l'habitation, devenant le fugitif radical qui définit le Marron. Porteur d'une sorte de sagesse séculaire qui lui a permis d'endurer sans broncher, porteur d'une force suffisante qui lui a permis de résister à la "décharge", cette sorte de tension irréprésible vers le marronnage, ce départ déjà qui se profile dans la rage fondamentale qui en nourrit l'élan. Ce roman qui détient la force de la nouvelle dans sa densité même, projette l'expérience du marronnage en une force narrative propre aux légendes. L'énonciation y est de cet ordre : une poussée basique, qui saisit l'être des personnages convoqués dans une enveloppe d'histoire canonique ; d'où cette impression de conte, autant dire de puissance de la narration, qui emporte le lecteur dès les premières pages. Tout ce dispositif est mis au service de cette représentation fictionnelle de l'esclavage qu'on a dite plus haut, et qui ici se focalise sur l'expérience et le vécu d'un marronnage démultiplié (où l'on retrouve le projet glissantien) comme on le sait, chez le Marron, le molosse qui se jettera à sa poursuite, et le Maître lui-même agi par des forces de doutes qui finalement le plongeront dans un trouble final. J'ai toujours pensé que l'art de la narration de Chamoiseau reposait en grande partie sur cette maîtrise inouïe de l'énonciation, raison pour laquelle il est si important de comprendre l'enjeu de chaque argument narratif qu'il utilise - et ici, donc, répétons-le à l'envi : il s'agit bien de cette mise en scène fictionnelle d'une vision tragique du marronnage, éloignée (comme le dit bien l'essai de 1997) de toute projection surplombante inhérente à un héroïsme convenu, à l'image d'Épinal en somme du Marron. Certains lieux précis du roman Texaco donnent idée de cette puissance narrative et de cette maîtrise de l'énonciation (nous en donnions plus haut un exemple acompli, avec le "Noutéka des mornes") ; pour L'esclave vieil homme et le molosse, l'amorce même du récit, j'allais dire du "chant" comme on dit en poésie, donne idée et laisse ressentir cette puissance énonciative qui en l'espèce, emprunte au registre du conte :

L'esclave vieil homme et le molosse est, dans ce registre du tragique marron, l'acmé de l'œuvre où se lit, en une maîtrise de la narration qui fait tout le prix de ce court et dense récit, le protocole singulier de la rébellion qui va fixer le destin du Marron en un pari brutal de conquête de la liberté. Chamoiseau fait de ce pari à la fois la gloire et le poids de l'héroïsme qui porte le personnage, en une sorte de phénoménologie de l'action (du questionnement à la décision, débouchant sur l'action fulgurante), que n'aurait pas renié le Sartre existentialiste de La nausée voire le Camus de L'étranger, je veux dire ceux qui ont su saisir les conditions et la solitude de l'action. Adossé à une réalité historique que nulle documentation historique ne saura étayer, expliquer ou contextualiser, c'est l'émérgence du projet de marronnage, son exécution et son issue qui sont ici dépeintes avec une singularité irréductible. Le récit emprunte volontairement, toujours en intertexte ouvert, à ce que Glissant, dans Le Quatrième Siècle et dans Mahagony essentiellement, avait déjà introduit dans le genre que constitue le récit de marronnage, faisant justement éclater ce genre. On a déjà dit le ressort fondamental de la pluralité de la narration, de cette démultiplication du moi, qui conditionne le récit et en fait une polyphonie narrative, suivant là comme on l'a dit, le discours explicité dans Écrire en pays dominé. Cela vaut pour une technique d'écriture, mais aussi parce que la réalité visée est selon l'écrivain un tout éclaté.


Au moment où le commentaire de l'œuvre de Chamoiseau, du fait même de son importance, du fait aussi des trajets souvent hasardeux de la fortune critique, connaît parfois les errances dues à l'inflation éditoriale mais aussi aux modes d'analyses, autorisant, croit-on, les considérations les plus étranges et les moins inspirées (les moins à même de permettre de gagner en intellegibilité de l'œuvre), il est indipensable d'aborder L'esclave vieil homme et molosse dans l'idée simple et forte de cette sorte de symbiose voulue avec les propos sur la résistance à l'esclavage, portés dans Écrire en pays dominé. C'est seulement de cette manière qu'on se gardera de digressions dont la sophistication même ne peut abolir l'illégitimité et disons-le, l'ineptie. Il est urgent d'en revenir aux enjeux mêmes de ce roman : dire la modalité du marronnage, dire une part primordiale du maelström esclavagiste.

"Chose rare, le Béké au ventre mol décrocha sa pétoire du temps des Anglais. Flanqué de mon papa, il donna - descendre vers l'aubaine des bois, lieu de chasse à l'ortolan ou sarcelle de passage, et tomba pile sur un nègre marron de mauvaise qualité, couvert de pians, la jambe dévastée par les dogues, le dos en croûte des œuvre d'une rigoise et l'esprit naufragé dans la haine. Jailli d'un épineux, le dément agfriffa le Béké à la gorge. Comme je te parle, il lui enfonça une baïllonnette malsaine et le pilonna en fureur centenaire comme une viande de lambi que l'on veut griller tendre. Mon papa (il ne sut pas pourquoi mais j'ai le sentiment que ce fut sans regret) saisit la pétoire et fit Bo !... Le nègre marron le regarda avec la plus douleureuse des surprises. Puis il s'effondra tellement mort que l'on aurait pu y soupçonner une impatience à quitter la vie." (Patrick Chamoiseau, Texaco, op. cit., p. 56).

Par la suite, c'est sur les fondements de cette recherche de l'unité et de la diversité des formes de résistances que se poursuit la description à la fois terrible et méticuleuse de la vie sur l'habitation esclavagiste, et c'est aussi sur ces fondements que seront détaillées les deux autres figures de résistance qu'incarnent selon Chamoiseau le Conteur et le Quimboiseur (on se raportera à ces pages lumineuses entre toutes). Il n'en demeure pas moins que les formes de résistance passive ou des modes culturels de résistance que donnent le conte et le quimbois, ne soustraient rien au caractère tragique de l'héroïsme du Négre marron, qui représente la forme accomplie de résistance, puisqu'il s'extrait radicalement de la société d'habitation. Mais il le fait, nous dit Chamoiseau, au prix d'une dérpersonnalisation que relfète aussi le processus de formation de petites communautés marronnes, comme en Guyane comme y fait allusion l'écrivain. L'incarnation fictionnelle du Marron que livre L'esclave vieil homme et le molosse sera conforme à cette vision désenchantée et proprement tragique, vision que l'on pouvait d'ailleurs pressentir en maintes pages de Texaco : que l'on pense à cette toute première apparition du Nègre marron, apparition non point auréolée du halo de la légende héroïque, mais de cet être plongé dans le drame absolu de son isolement dépersonnalisant, être hagard qui d'ailleurs va être tué par le père de Marie-Sophie, secondant le Béké dans cette scène furtive mais signifiante :

"La résistance africaine à l'esclavage connut toutes les formes, du suicide dans la cale du bateau, au marronnage en compagnie d'une famille caraïbe. La Négritude a exalté les héroïsmes du Nègre marron qui arc-boute son refus par une fuite dans les bois. Ces rebelles ont toujours existé mais, dans les petites îles, leur ttajectoire a souvent été courte : les chroniques d'écartèlement sur place publique d'un Nègre marron sont innombrables ; ces victimes (décapitées, fouettées, mutilées...) n'ont pas de nom mais un prénom puéril dont nul n'entretiendra le souvenir. Comme si la mémoire orale s'allégeait des échecs individuels pour retenir l'énergie d'une masse indistincte en lutte de survie. Elle a ainsi conservé le bond rebelle hors de l'habitation esclavagiste, mais sans lui donner de visage ou de nom. Glissant décrit cette fuite à travers bois, affolée par les dogues pourchasseurs, et qui se heurte contre la mer. ici, pour l'Africain continental, accroché aux traces du territoire perdu, la mer devient geôlière. Il s'est enfui dès l'accostage du bateau négrier, il a couru sur cette terre inconnue, cherché une piste de retour, une orientation vers le pays perdu, et là, face à cette quête, la mer dresse comme un mur : elle condamne au nouvel alentour, elle nomme cet autre destin, l'impose en cruauté. Même quand l'esclave né sur place marronnera à son tour, il portera en lui la trace désirante de ce pays perdu, il s'élancera vers ce pays perdu, cherchera la piste hagarde du Retour vers le Territoire : et là encore, en face d'un tel désir, la mer sera geôlière, et l'île close. (...)

Bien sûr quelques Nègres marrons sélançaient sur une yole àla fortune des vagues mais, en l'absence de comparses caraïbes, ils ignoraient vers où se diriger et nul ne sait à quelle gueule marine imputer leur disparition. J'ai rêvé de ces Nègres marrons en dérades sur des troncs d'arbres creusés, pris dans l'infini d'une mer qui fait ciel. le soleil m'accable. Le sel fait éclater ma peau. je cherche le Territoire perdu. je crois le deviner dans ces oiseaux qui migrent, dans ces nuages qui traînent la blessure d'une montagne. Sous ma frêle embarcation, les abysses d'encre et les formes affamées des requins cisaillent la moindre attache au sol. En moi, les codes se brouillent. je ne suis plus ce que j'étais, je n'ai plus d'essence, ni d'être, je suis un élément du monde parmi les vagues et la houle lisse du ciel, juste comme un algue, une écume, un pollen emporté. Je deviens un simple étant du monde. Si je survis, si j'accoste à une rive, j'aurais, au voile des yeux, la lueur (un peu glaciale) d'une aube première sur un monde vierge. (...)

Mes rêves accompagnaient aussi les fuyards dans les bois. Halètements. Courir en haut des mornes, trouver une piste de retour vers l'Afrique. Le regard qui s'aiguise, qui dépèce l'horizon. Le cou tendu au plus loin, au plus haut. La main qui soulage la pupille d'une vrille du soleil. Le malheur découvert à la ronde : l'encerclement d'une mer indéchiffrable. Alors, j'imaginais le lent reflux, la déception pesant sur les chevilles. Revenir. Redescendre vers cette terre où inscrire sa vie, planter sa résistance. Mais l'endroit est petit. Des battues de planteurs découragent les campements. On est contraint aux épuisantes mobilités. Aux fuites vers rien. Aux sommeils d'oiseaux-fous. Où trouver temps d'approvoiser ce sol, domestiquer ces arbres ? Alors, le rebelle s'enracine dans l'unique espace sûr : le pays perdu qui lancine au fond de lui. Même quand les villages furent possibles (forêt de Guyane, dans les grandes îles, sur le continent...) les imaginaires africains vont se figer de manière identique, s'américaniser à leurs corps défendant, et, croyant ainsi se préserver, survivre sur eux-mêmes. J'ai déjà évoqué le silence du Nègre marron coincé dans son élan [Lettres créoles. Tracées antillaises et continentale de la littérature, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant Éditions Hatier, Paris, 1991.]. Il ne crie plus. Il ne danse pas. Il ne chante pas. Il ne grave rien sur l'écorce des arbres. Son regard s'est inversé. Il fait silence comme dans une cale de négrier, un dortoir de goulag, un oubliette chilienne. Et ce silence borde l'abîme d'un imaginaire qui s'étire aux extrêmes mais qui refuse le saut. Ce silence du Nègre marron n'est pas un désespoir, il glane le refus certes, il effeuille une absence oui, mais se nourrit surtout de la mise en suspens des anciennes certitudes. Comme un muscle ramassé mais qui implore longuement : Mais où bondir ? (...)


Dans les registres de plantations, les dossiers de justice, j'ai découvert cette tristesse mortelle qui poussait à la fuite dans les bois. À la solitude des bois. L'obscurité des bois. Là où on accède aux puretés de soi-même, densifié dans son Être, replié sur ses chairs et ses os, quêtant là une vérité stable. Alors que, sur la plantation, on éprouvait le naufrage de soi dans un bouillon avec mille Autres, l'échouage vasard des certitudes, l'usure des absolus. Une drive-dérive en étendue déprime. je vois ces Nègres marrons abîmés en eux-mêmes au drame d'un fixe exil, transformés en momie de leur Être ou d'un Être reconstruit, n'osant peser des yeux le souffle cyclonique qui n'offre aucune boucle au vieux crochet des résistances. Ni même de piste connue aux libertés.

Les autres résistances à l'esclavage furent passives : mélancolie sans nom, chagrin assassin, paresse, railleries, vols systématiques, mensonges, disparition des notions de mal et de bien, suicides, sabotages, révoltes démentes où l'on saccage et l'on tue et l'on brûle sans projet. Une guérilla obscuréforme que le Maître affonte sans répit. Là, sur l'habitation où on n'ose s'enfuir, mourir devient un acte de vie, mourir est résistance extrême, bond paradoxal du plus précieux espoir. Des femmes avorteront pour dérober du nombre au cheptel du Maître : leur propre déchéance se voyant tolérée, celle de leurs enfants leur reste insupportable. Il faut imaginer ce trou sans fond : une esclave enceinte, solitaire dans le noir de sa case, poussée à supprimer la vie qu'elle porte en elle. Décision. Elle exécute ce geste. Abîme, et (dans le même allant) ascension vers un terrible soleil, vers une autre échappée, on est campé en soi et on résiste à mort, et mieux que résister : on nomme la vie dans cette mort offerte. Autour d'elle, l'habitation dort sans un seul rêve. Nul vrai sommeil dans cette vie d'esclave qui est une mort : l'humanité défaite, l'absence qui branle à peine les mécaniques du corps ; les commandeurs qui ne fouettent que des ombres ; chacun, effondré en lui-même, cherchant un dire à ce qui lui arrive. De l'élan soudain figé du Nègre marron, à la déroute de l'Être qui transforme en zombies au cœur des plantations : deux ultimes bouts des résistances. Ils alimenteront mon âme de leur vigueur particulière. Prendre mon bain-démarré dans l'eau de ces énergies. Cueillir ce qu'elles ont engrangé comme amour de la vie. Charger leurs forces mutantes et leur pouvoir d'adaptation. E n faire trembler l'Écrire si cette grâce t'est donnée." (Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, op. cit, p. 144 à 150)

La question de la représentation du passé esclavagiste est donc essentielle pour Chamoiseau, le registre de cette représentation étant prioritaire pour l'écrivain. Ce qu'il veut déjouer (là encore, dans le droit fil de Glissant), c'est toute représentation lénifiante et convenue de l'esclavage. Il faut être attentif à ce propos, au fait que le premier temps inhérent à l'esclavage dont il a été question plus haut, intervient après la récusation par l'écrivain, du discours "doudouiste" porté par une certaine acception de la littérature antillaise antérieure au moment de la négritude, qu'accompagnera une vision mythifiée du Nègre marron conçu comme le prototype de la résistance victorieuse à la servitude. Chamoiseau veut délaisser les rives illusoires de cette conception qui éloigne la représentation mémorielle de l'âpreté et finalement de tout le tragique de la condition du Marron. En rejetant une peinture préconçue de la destinée marronne, il veut plonger dans le vif de ce tragique humain que désigne le marronnage et cerner le Marron non comme un héros idéal et prédéterminé, mais comme un héros tragique, précisément. Volonté avant tout de lier le Marron à la continuité des autres formes de résistance, et volonté de desceller l'héroïsme du marronnage de son enveloppe de mythification, dans le seul souci de mieux en approcher la réalité (autrement plus héroïque dans sa vérité historique, que toute sublimation, même quand le Marron se retrouve confronté à l'échec de sa rébellion). C'est cette lecture-là (qui actualise la démultiplication du marronnage que dit Glissant en 1987 dans Mahagony) qui se déploie en exposé d'une conception dans Écrire en pays dominé et qui bien sûr se donne à vivre et à ressentir dans le récit encore virtuose de L'esclave vieil homme et le molosse : le diptyque est à ce titre d'une cohérence intégrale, les deux écrits pleinement complémentaires, au sens où on l'a déjà décelé. Dans le second temps fort consacré à l'esclavage dans Écrire en pays dominé (p. 137 à 181), l'essai dit ceci :

Mémoire vive d'une résistance tragique : problématique d'une figure héroïque du Nègre marron

Ce déchiffrement du souvenir de l'esclavage par le moyen de la réminiscence et de la représentation fictionnelle ainsi que de l'identification vise par conséquent non seulement la restitution d'une origine historique collective, mais concourt par ailleurs à décrypter ces "présences africaines" qui formulent une part de l'identité antillaise. La poursuite de cette réminiscence qui est première dans l'œuvre en matière de convocation du passé esclavagiste et qui consiste en une restitution pleine des trajectoires historiques collectives (passant par la notion glissantienne de "traces") opère par conséquent à la fois un processus mémoriel, mais également un éclairage anthropologique quant à l'identité - ce en quoi le "Moi-Africains" chemine avec les autres déclinaisons du moi, en portant trace du trauma de la déportation première, de l'esclavage puis de l'abolition, et ce en quoi le discours d'identification reflète une quête justement identitaire. Si l'on rapproche en somme la représentation fictionnelle propre à Texaco de celle que développe en deux temps Écrire en pays dominé, on s'aperçoit clairement que récit romanesque comme essai portent témoignage d'une commune reconnaissance, via la mémoire restituée, de l'esclavage comme la matrice de l'identité individuelle et collective : c'est dans ce creuset commun que se forgent le conditionnement des trajectoires historiques mais aussi les mentalités, les traumatismes et les stratégies de résistance qui, en l'espèce, constituent en tant que telles une catégorie cruciale de l'empreinte de l'esclavage dans l'œuvre.

Ceux-là, les plus nombreux, venus des diversités de l'Afrique n'ont pas de monuments et leur présence n'est pas absente. Ils n'ont rien écrit de leurs souffrances ou de leurs héroïsmes. Mais leur itinéraire est là. D'abord, à travers la mer des Antilles : les négriers y jetaient leur cargaison lestée de gros boulets quand quelque navire anglais surprenait leur trafic. [Officiellement stoppée en 1817, la Traite des nègres se poursuivra clandestinement jusqu'en 1830.] Ceux-là se sont répandus dans le pays. Ils ont mêlé leurs langues [le fon, l'évé, le twi, le baoulé... ou encore le congolais lors de la seconde vague d'immigration africaine sous contrat, après l'abolition de l'esclavage.], mêlé leur chair à la terre des champs, mêlé leur cœur à la richesse du sucre, leur sang à la splendeur des grandes Habitations... Je me suis avancé dans ces endroits selon d'étranges modalités : je revenais. je réinstallais mon corps aux accroches invisibles. Je touchais aux mousses les plus anciennes, je foulais les marches les plus usées, je retrouvais les arbres anciens qui imprimaient aux mouvements d'air des permanences d'éternité. Il y avait là des charges émotives, des murmures, des tremblades, de petits rires amers. Et je ne savais plus si je les recevais, si je les émettais. Il y avait une familiarité de ces roues de moulin, de ces canaux d'irrigation, de ces cuves à manioc qui m'habitait sans peine. Une proximité avec ces cachots, ces chaînes et ces boucles de gros fer, qui m'accablait.


D'épouvantables événements malmenaient ma sensibilité. Des archéologues retrouvèrent un cimetière d'esclaves sur l'habitation de Fonds-Saint-Jacques. Des os, échoués à même le sol dans les positions d'un rituel sommaire. Un autre visiblement enterré à la va-vite. La plupart avaient bénéficié d'un cercueil car les exploitants esclavagistes étaient des religieux. Les clous réguliers autour des os en témoignent. on y trouva aussi des épingles à vêtements, des chapelets d'espoir, des colliers d'orgueil. Dents cariées ou dents lisses, signes d'aliments très durs. Les sépultures se chevauchaient, on refoulait des restes pour en caser d'autres. L'on retrouva aussi les os d'un homme dont je me sentis proche : il avait trouvé la mort dans un tonneau hérissé de clous, auquel on avait fait dévaler une pente. (...)

Après l'abolition de l'esclavage [Il faut, sur la route du Prêcheur, à côté de la ville de Saint-Pierre, retrouver le petit panneau de bois qui indique l'emplacement de l'habitation d'où partit l'insurrection qui allait forcer le gouverneur à décréter l'abolition de l'esclavage, le 22 mai 1848, bien avant que le décret officiel ne parvienne au pays.] (1848), comme beaucoup d'entre les nègres libérés, je m'égaillai sur les mornes, les déclives, les hauteurs, endroits peu propices à une culture rentable et délaissés par les békés.(...)

Les présences africaines ont ainsi éclaboussé le pays tout entier. Pour Glissant, l'ensemble de notre paysage est une de leurs Traces-mémoires. J'appris donc à lire les mornes, les quartiers, les cases, les hauts-et-bas : ils me révélaient ces trajectoires nègres dans la construction souterraine du pays. Leurs Traces-mémoires sont aussi dans les chants, les danses, les tambours, la cuisine, les cases, les légendes de la terre, de l'air et des eaux. Elles sont dans nos gestes, dans ce rire que les Grandes-Personnes cachent en détournant la face, dans nos acquiescements instinctifs aux paroles, nos déhanchements, nos visages, nos silences, nos convois, nos coumbites du travail de la terre. Elles sont dans cet espace poteau-mitan occupé par la femme, dans ces enfants offerts à une parente, dans ce respect quasi-rituel pour les Grandes-Personnes, dans notre magie, nos rapports à la mort, notre goût de la vie. La Négritude en avait fait des bouts d'Afrique pure. Des concentrés d'identité. Dans mon rêver-pays, je traînais autour d'elles une soif pleine. J'aspirais tout. Je recevais des cyclones de présences. Alors, il m'apparut que ces Traces-mémoires d'Afrique furent de tout temps en résonances avec les autres, et affectées par elles. Elles ne reconstruisirent nulle Afrique au pays, mais tissèrent le pays d'un scintillement d'afriques mouvantes, en dérive dans leurs diversités propres, et en dérive dans toutes les autres." (Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, op. cit., p. 122 à 128).

"MOI-AFRICAINS - Le rêve le plus terrible me fit débarquer du bateau négrier. Il est sans harmonie, brutal, éclaté. Plusieurs millions de nègres jetés à fond de cale vers les nécessités de production du sucre (dès 1660). Je reçus les commotions des plus extrêmes terreurs. L'holocauste des holocaustes, une sorte de nazisme avant l'heure, dont la conscience occidentale ne se souvient même pas. [Dans La discours sur le colonialisme, Aimé Césaire tempête : "... Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches de Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, que Hitler l'habite, que Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique."] Passons vite sur l'horreur de la cale. Mais gardons-en l'idée, juste pour comprendre que j'y ai connu un sans-fond de mort et d'inouïe renaissance. Du pays où accoste le bateau, je ne vois rien sinon les fumigations de chlorure et d'une eau vinaigrée qui prétendent dissoudre les puanteurs de la cale. On me débarque. On me met en vente au bout de quelques jours d'une remise en forme ou d'un maquillage d'huile. Mes frères sont répartis dans les habitations du pays au gré de leurs acheteurs. On veille à mélanger les ethnies, à disperser les langues en sorte de prévenir toute entente de révolte. Ce rêve me déraille, et se répète comme un malheur bloqué. (...)

Il m'était facile de rêver-la-cale. Cette horreur m'avait été hurlée par les chantres de la Négritude. Mais il me fallut de la patience pour incliner ce rêve dans le lent dispersement, là où la mort et la vie recombinent d'autres nuits et d'autres soleils. Là où je me voyais déconstruit au plus profond comme pour renaître, souple, à de plurales genèses. L'Écrire doit connaître le point exact de ce vertige-là. (...)

  

"Mon rêver-pays me plongeait dans le magma anthropologique des peuples qui s'étaient rejoints là. Les souches amérindiennes. Les projections européennes. Les douloureux enroulements africains. Les entassements de l'Inde, de l'Asie, du Levant. Le hachoir des plantations. La parole architecte. La matrice de l'En-ville... Ces forces étaient là, nouées dans le nœud silencieux du pays, et dénombrant leurs relations en moi. Confronté dans mon errance-rêve à leurs effets contradictoires, je retrouvai un élan d'écriture. L'Écrire s'accomode bien des lois mouvantes d'un tel magma. Je trouvai grâce d'explorer ce gisement incertain sans me construire des embellies trompeuses, de faux ciel et un sol illusoire." (Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 101-102).

Cette expression fictionnelle de la réminiscence apparaît chez Chamoiseau comme une nécessité intrinsèque de la représentation de l'esclavage, et c'est ce en quoi il serait faussé d'y voir le seul prétexte de la narration romanesque. Cette représentation fictionnelle s'institue plutôt chez l'écrivain, comme une modalité propre à la représentation, et qui outrepasse la seule sphère narrative stricto sensu (entendons par là celle qui motive le récit romanesque). Le fictionnel est ainsi pour lui un vecteur de la réminiscence, porté par un effort d'imagination, dont relève également le discours et le genre propres à l'essai. Et c'est, magistralement, dans Écrire en pays dominé que Chamoiseau va en 1997, livrer une illustration de cette expression fictionnelle de la représentation de la réalité esclavagiste, considérée dans ses différentes temporalités (la traite, le système de l'habitation et le marronnage). Dans cet essai qui repose sur la volonté intense de décrypter le réel antillais sous le prisme de l'écriture, l'approche de l'esclavage connaît deux temps forts au sein de la seconde section de l'ouvrage, dénommée en intertexte ouvert, "Anabase en digenèses selon Glissant" : "Moi-Africains" et "Résistances et mutations". Nous prendrons en compte le second temps plus loin, relevant en soi d'une approche thématique spécifique (celle de la résistance). Le premier temps quant à lui emprunte ouvertement la représentation fictionnelle, elle-même motivée par la démarche de démultiplication du Moi, cette manière d'éclatement identitaire qui vise à rentrer en symbiose avec les différentes catégories du peuplement et de l'histoire des Antilles, à savoir le "Moi-colons" (p. 102 à 109), le "Moi-Amérindiens" (p. 110 à 122), puis le "Moi-Africains" donc (p. 122 à 129), avant le "Moi-Indiens, Moi-Chinois, Moi-Syro-Lybanais" (p. 129 à 137). Notons que cette méthode d'identification revendiquée rejoint le mode d'anamnèse par lequel Glissant forge pareille représentation, déjà démutipliée ; sachons déjà que c'est ce même ressort de la démultiplication du moi qui motive, la même année 1997 que l'essai, le roman (ou la nouvelle) L'esclave vieil homme et le molosse, qui forme avec l'essai, une sorte de dyptique de genres (procédé utilisé d'ailleurs par Édouard Glissant). Ici, c'est la volonté de saisie des différentes couches sédimentées du peuplement des Antilles qui motive cette démultiplication et ce passage par la représentation fictionnelle, engagée dans ce que l'écrivain nomme son "rêver-pays" :

Dire le dru et dire l'infâme, dire la violence ordinaire de l'habitation, dire la sidérante banalité des cachots, des viols, des tortures, c'est ce à quoi, en quelques pages effectivement linéaires mais qui font place dans le même élan au flux de l'imaginaire et du merveilleux, se consacre l'amorce de ce "Temps de paille" : la mort du grand-père jeté au cachot, les meurtres, mais aussi le départ de l'habitation, départ en un sens héroïque et à tout coup décisif, d'Esternome, le père de Marie-Sophie, à la conquête première de Saint-Pierre. C'est en quoi cet ensemble du "Temps de paille" consitue le fondement de tout récit, et dresse en une virtuosité narrative assez étonnante le tableau de la société d'habitation, de l'imaginaire qui s'y vit, et de la chronologie qui soudain s'emballe à l'approche des "jours d'Abolition" - et tout s'y lit, du destin hasardeux des affranchis, aux pages inoubliables sur les "Mentôs", doubles mythifiés de l'esclave échappant à la servilité et porteurs de la force, ou cette impeccable rhapsodie du "Noutéka des mornes" qui livre la rencontre des conquérants de l'En-ville un temps égarés vers les hauteurs au temps de l'abolition, avec les communautés hétérogènes et bigarées des mornes, parmi lesquelles bien sûr les nègres marrons. Cet ensemble, cet élan narratif (ce balan, dirait Chamoiseau) fonde Texaco en cet ensouchement dans les temps esclavagistes, considérés dans ces pages du roman à la faveur d'une fresque qui vise le déchiffrement des mentalités originelles, engagées dans l'urbain qui est le cadre de toute la suite du récit. Dans le contexte du "Temps de paille" premier, la très haute virtuosité du "Noutéka des mornes" est d'ailleurs à l'avenant d'une énonciation qui donne à ressentir, dans l'écriture porteuse de la parole et de la mémoire, tout le poids d'un passé refoulé qui doit se dire et que fixe le texte. On doit cette sorte de prodige énonciatif au projet de conférer à l'écrit toute la charge émotionnelle de la convocation de la mémoire, de telle sorte qu'on peut concevoir là une modalité d'insertion scripturale du processus sensitif plus que cognitif propre à la réminiscence : ne perdons pas de vue cette caractérisation corporelle de la mémoire dite par Marie-Sophie, parlant de sa mémoire qui "n'est aujourd'hui fidèle, qu'exercée sur l'histoire seule de mes vieilles chairs".

C'est en somme le vrai début de ce "Temps de paille" qui est donné quand débute le récit de l'itinéraire des ascendants de Marie-Sophie, sans détour et en douleur drue, en nomination âpre de la servitude, mais aussi et d'emblée, des ruses et détours qui disent une résistance (celle qui sera célébrée plus tard dans le roman et dans l'œuvre de l'écrivain). Ce motif de la résistance emprunte volontiers à Édouard Glissant cette notion des histoires singulières non sues par les récits officiels et qui s'oppose donc à l'Histoire magistrale et écrite, ce motif qui induit le déchiffrement des soubassements de l'expérience historique, projet qui apparaît très clairement dans Le Quatrième Siècle de Glissant. Chamoiseau se réapproprie ici ce motif et ce projet comme la matrice même de ce temps pemier du récit, et celui qui va également encadrer l'ensemble du roman : "Je ne vais pas te refaire l'Histoire, mais le vieux nègre de la Doum révèle, dessous l'Histoire, des histoires dont aucun livre ne parle, et qui pour nous comprendre sont les plus essentielles."

Lecture par Greg Germain, pour le site "Les

Mémoires de l'esclavage et de leurs abolitions"

© INSTITUT DU TOUT-MONDE, 2013

Texaco, extraits de "Grand-Papa

du cachot" et du "Noutéka des mornes"

  

C'est en somme ce constat premier ("J'aurais donc pu ignorer cette époque"), vertigineux en soi qui fonde à la fois le regard porté sur un abîme mémoriel et qui déterminela démarche de la reconquête par le récit qui, quelques lignes plus loin, semble livré en une plénitude linéaire qui, par la suite, dans d'autres versants de l'œuvre, sera déjouée par la diffraction que nous prendrons en compte plus loin. Tout se passe, en cet avènement premier et unilatéral de la chronologie, comme si l'urgence du récit se faisait ressentir au regard d'une fondation de la généaologie individuelle et du cheminement de la communauté au sortir des temps esclavagistes.

"Pour comprendre Texaco et l'élan de nos pères vers l'En-ville, il nous faudra remonter loin dans la lignée de ma propre famille car mon intelligence de la mémoire collective n'est que ma propre mémoire. Et cette dernière n'est aujourd'hui fidèle, qu'exercée sur l'histoire seule de mes vieilles chairs.


Quand je suis née mon papa et ma manman s'en revenaient des chaînes. Un temps que nul ne les a entendu regretter. Ils en parlaient oui, mais pas à moi ni à personne. ils se le chuchotaient kussu kussu, et je les surprenais quelque fois à en rire, mais au bout du compte cela ravageait leur silence d'une peau frissonnante. J'aurais donc pu ignorer cette époque. Pour éviter mes questions, manman feignait de batailler avec les nattes de mes cheveux et ramenait le peigne ainsi qu'un laboureur au travail d'une rocaille, et qui, tu comprends, n'a pas le temps de paroler. Papa, lui, fuyait mes curiosités en devenant plus fluide qu'un vent froid de septembre. Il s'emballait soudain sur l'urgence d'une igname à extraire des dégras qu'il tenait tout-partout. Moi, patiente jusqu'au vice, d'un souvenir par-ci, d'un quart de mot par-là, de l'épanchement d'une tendresse où leur langue se piégeait, j'appris cette trajectoire qui les avait menés à la conquête des villes. Ce qui bien entendu n'était pas tout savoir."   (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 44)

"1823 - Année probable de la naissance d'Esternome laborieux, le papa de celle qui fondera le quartier Texaco ; il est esclave sur une habitation des environs de la ville de Saint-Pierre.

1836 - Année probable de la naissance d'Idoménée Carmélite Lapidaille, la manman de celle qui fondera le quartier Texaco ; elle est esclave sur une habitation des environs de la ville de Fort-de-France.

1848 - 27 avril : Décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

27 mai : Révolte des esclaves dans la ville de Saint-Pierre, forçant le gouverneur de la Martinique à décréter l'abolition avant l'arrivée de la décision officielle.

1853 - Les anciens esclaves refusent de travailler dans les champs et vont s'installer dans les hauteurs. On veut les remplacer : arrivée des premiers travailleurs indiens (Koulis) à la Martinique. Ils seront suivis d'Africains et de Chinois, et, plus tard (1875) de commerçants syro-libanais (Syriens)."   (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 14)

Dès les premières pages de la "Table première - Autour de Saint-Pierre" et de sa première époque du "Temps de paille 1823 (?) - 1902" par laquelle s'amorce le récit mené par Marie-Sophie Laborieux, cette première conquête qui est celle de la mémoire occultée par le silence et le secret est en quelque façon synthétisée et symbolisée par cette sorte de credo de la réminiscence comme éclairage, éclaircissement : "La sève du feuillage ne s'élucide qu'au secret des racines" (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 44). Sur la clarté programmatique de ce credo, le récit de Marie-Sophie va explicitement faire acte de réminiscence, contre le secret et le silence :

"Afin d'échapper à la nuit esclavagiste et coloniale, les nègres esclaves et les mulâtres de la Martinique vont, de génération en génération, abandonner les habitations, les champs et les mornes, pour s'élancer à la conquête des villes (qu'ils appellent en créole : "l'En-ville"). Ces multiples élans se conclueront par la création guerrière du quartier Texaco et le règne menaçant d'une ville démesurée". (Patrick Chamoiseau, ibid.)

Le "Temps de Carbet et d'ajoupas", lointain et déterminant, ne sera pas le cadre fondateur du récit. Au sein de cette chronologie, le "Temps de paille" situe "factuellement" en somme la généalogie de Marie-Sophie et le cadre des premiers temps, ceux qui verront l'abolition de 1848 et le moment post-esclavagiste en Martinique :


  

Réminiscence : mémoire occultée et déchiffrement du souvenir

La première instance par laquelle sont évoqués les temps esclavagistes dans l'œuvre fictionnelle pourrait à bon droit être placée sous le motif de la réminiscence, compris comme effort de la convocation du souvenir généaolgique, et affrontement d'une sorte de silence du témoignage. Il faut entendre cette convocation comme nécessité, celle de la fondation de tout récit, et cest donc par le souvenir de Marie-Sophie Laborieux, évocation de la trajectoire de son grand-père paternel, que se dévoile le temps de l'esclavage, conçu comme temps premier, temps du commencement qui seul, va conditionner et expliquer le grand récit de la conquête de l'urbain (l' "En-ville") qu'est Texaco. Faut-il préciser le rôle fondateur de la chronologie placée en tête de l'ouvrage, avant même que ne débute tout récit ? Il serait en cela plus exact de voir en cette sorte d'avant-texte à la fois le cadre générique en vertu duquel l'histoire va conditionner la fiction et le creuset de l'écriture, plus que jamais réceptacle de la parole en l'occurrrence. Et d'emblée, dans ces "Repère chronologiques de nos élans pour conquérir la ville" (Patrick Chamoiseau, Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 13), l'objet même du récit, à savoir cette "conquête des villes" est présentée comme une vaste stratégie de survie collective, hors de la "nuit esclavagiste" : c'est dire si ces prolégomènes au récit que constituent ces "repères chronologiques" livrent une lecture donnée de l'histoire, où l'esclavage est le point de départ d'une identité collective et d'une geste d'émancipation :


  

© Institut du Tout-Monde /

Aligre FM, mars 2011.

© Institut du Tout-Monde /

Aligre FM, mars 2011.

Entretien avec Patrick Chamoiseau

enregistré par Sophie Haluk

  

Dans cet entretien exclusif, l'écrivain revient sur sa relation singulière à la question de l'esclavage, envisagée tant comme réalité historique que comme phénomène de mémoire collective. Il aborde l'approche qu'il a de cette sorte de double entité, regard de création mais aussi conception des soubassements historiques de la société antillaise, dont l'esclavage est en somme la matrice selon lui : une genèse faite de violence et de fureur, dont sont issues les sociétés créoles. Chamoiseau compare ici le phénomène esclavagiste, conçu sous ce paradigme de la matrice, à une nébuleuse stellaire qui donne naissance aux mondes créoles, et à leur rapport compliqué à l'identité et au passé. Dans le droit fil d'Édouard Glissant, la recherche d'une parole de la trace et du décryptage qui emplit l'œuvre et la réflexion.


Enregistré un mois après la disparition d'Édouard Glissant survenue en février 2011, la seconde partie de cet entretien (non diffusée ici) était du reste consacrée aux relations entre les deux écrivains ; on pourra la consulter prochainement sur le site de l'ITM, au gré de l'actualisation d'une page consacrée au lien Chamoiseau / Glissant, dans le cadre des podcasts relatifs au colloque de 2012 : "Saint-John Perse, Aimé Casaire, Édouard Glissant : regards croisés" (ITM / Unesco).


Les premières minutes du présent entretien sont à consulter ci-contre en vidéo, la suite avec le lecteur audio. Nous adressons nos remerciements à Sophie Haluk pour la réalisation de cet entretien inédit, occasion rare où Patrick Chamoiseau développe et explique l'appréhension de la thématique de l'esclavage dans son œuvre et sa pensée. Plus loin, dans les ressources externes de ce module, on écoutera un autre entretien de Sophie Haluk avec Chamoiseau, toujours sur l'esclavage, à Saint-Pierre.

Entretien enregistré

par Sophie Haluk


  

- ENTRETIEN AVEC PATRICK CHAMOISEAU : ESCLAVAGE ET ÉCRITURE -

  

coordonné par Loïc Céry 

Pôle numérique de l'ITM

  

  

La présence de l'esclavage dans l'œuvre de Patrick Chamoiseau pourrait en soi faire l'objet d'une thèse, nourrie d'une étude approfondie à laquelle il n'est pas question de prétendre ici. L'objet de la présente synthèse sera seulement de fournir quelques repères clés, utiles à l'appréhension générique de cette empreinte essentielle présente dans l'œuvre de l'écrivain martiniquais. Des lieux précis de cette œuvre laissent entrevoir une réflexion ample à propos du phénomène esclavagiste et disent l'insertion scripturale d'une thématique centrale ou plus exactement d'un topos, en cela que l'esclavage est conçu par le romancier et l'essayiste, comme le pivot de toute narration de l'histoire antillaise, constituant en cela une matrice. Pour être à même d'apprécier cette conception, il faut connaître ces lieux de l'œuvre qui donnent à percevoir le rapport de Chamoiseau à ce qu'il nomme le "crime sans châtiment". Je propose donc ici une manière de panorama général relatif aux présences réminiscentes, vives et diffractées d'une histoire et d'une mémoire, dans les écrits du "Marqueur de paroles".

"Patrick Chamoiseau et la question de l'esclavage : un panorama" par Loïc Céry (pôle numérique de l'ITM)

___________________________________________________________________________________________________________________________________________________

© ITM, 2015. MOOC conçu, écrit et

réalisé par Loïc Céry, Coordonnateur

numérique du programme "Mémoires

des esclavages" de l'Institut du Tout-Monde.

 

Enregistrements et bandes son : Félix Lahu.

Prises de vue "Les entretiens

du MOOC" : Laurène Lepeytre.

Toute reproduction du contenu du MOOC est libre de droit (sauf cas d'utilisation commerciale, sans autorisation préalable), à condition d'en indiquer clairement la provenance : url de la page citée, indication de l'auteur du texte et

de la production du MOOC par l'ITM.

- INSTITUT DU TOUT-MONDE -

  

MODULE N° 4 : "Approches

de l'esclavage dans l'œuvre

de Patrick Chamoiseau"


  

APPROCHES DES

SOCIÉTÉS À FONDEMENT

ESCLAVAGISTE ET COLONIAL

NIVEAU 2 : Cycles d'approfondissement



  

SESSION 1 (SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2015)


  

MONDES CARAÏBES ET

TRANSATLANTIQUES EN MOUVEMENT